ILS dormaient sur l’herbe de leur chambre, aussi fine et douce que le poil du ventre d’une chatte. Une couverture blanche, à peine posée sur eux, sans poids, tiède, adaptait sa forme et sa température aux besoins de leur quiétude. Eléa s’éveilla un instant, chercha la main ouverte de Païkan et y blottit son petit poing fermé. La main de Païkan se referma sur lui. Eléa soupira de bonheur et se rendormit.
Le hurlement des hurleurs d’alerte les jeta debout, effarés.
— Qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas possible ! dit Eléa.
Païkan enfonça sa clé dans la plaque d’image. Devant eux, le mur s’alluma et se creusa. Le visage familier de l’annonceur aux cheveux rouges y apparut.
— ...lerte générale. Un satellite non immatriculé se dirige vers Gondawa sans répondre aux demandes d’identification... Il va pénétrer dans l’espace territorial. S’il continue de ne pas répondre, notre dispositif de défense va entrer en action. Tous les vivants se trouvant en dehors doivent regagner immédiatement les villes. Eteignez toutes vos lumières. Nos émissions de surface sont suspendues. Ecoutez, c’est terminé.
L’image dans le mur s’aplatit, vint se coller à la surface et s’éteignit.
— Il faut descendre ? demanda Eléa.
— Non. Viens...
Il prit la couverture, et enveloppa Eléa et l’entraîna vers la terrasse. Ils se glissèrent entre les feuilles basses du palmier de soie et vinrent s’appuyer à la haute rampe de bord.
Le ciel était foncé, sans lune. Les étoiles innombrables y brillaient d’un éclat parfait. Les bulles lumineuses des engins en vol, multicolores, paraissant plus ou moins grosses selon leur altitude, modifiaient leur route et semblaient aspirées par un courant qui les emportait toutes dans la même direction, celle de la Bouche.
Au sol, l’alerte avait réveillé les habitants des maisons de loisir amarrées dans la plaine, ou parmi les ruines, aux bornes d’eau et de service. Leurs coques translucides posaient sur la nuit la lumière de leurs formes : poisson d’or, fleur bleue, œuf rouge, fuseau vert, sphère, étoile, polyèdre, goutte...
Quelques-unes étaient en train de s’envoler et de prendre le chemin de la Bouche. Les autres s’éteignirent rapidement. Un serpent blanc restait allumé, éclairant une muraille déchirée.
— Qu’est-ce qu’ils attendent ceux-là, pour éteindre ? murmura Eléa.
— De toute façon, c’est inutile... Si c’est une arme offensive, elle a bien d’autres moyens de trouver son objectif.
— Tu crois que c’en est une ?
— Seule, c’est improbable...
Devant eux, tout à coup, un trait lumineux monta de l’horizon. Puis deux, puis trois, quatre.
— Ils tirent !... dit Païkan.
Ils regardaient tous les deux vers le ciel où plus rien n’apparaissait que l’indifférence des étoiles au fond de l’infini. Eléa frissonna, ouvrit la couverture et serra Païkan contre elle. Il y eut, très haut, brusquement, une nouvelle étoile, géante, qui se déchira et s’épanouit en un rideau lent de lumière rosé, ionisée.
— Et voila !... Ils ne pouvaient pas le manquer...
— Que penses-tu que c’était ?
— Je ne sais pas... Reconnaissance, peut-être... Ou bien simplement un malheureux cargo dont les répondeurs étaient en panne... En tout cas, c’était, et ce n’est plus.
Les hurleurs les firent de nouveau sursauter. On ne s’habitue pas à ce bruit horrible. Ils annonçaient la fin de l’alerte. Les maisons de loisirs se rallumèrent les unes après les autres. Au loin, un vol d’engins s’éleva de la Bouche comme une gerbe d’étincelles.
Dans le mur de la chambre, l’image renaquit et creusa le mur. Eléa et Païkan désiraient avoir des nouvelles, mais, après cette intrusion de l’absurdité et de l’horreur dans la douceur de la nuit, celle-ci leur paraissait si fragile, si précieuse, qu’ils ne voulaient plus la quitter. Païkan enfonça sa clé dans une plaque de la rampe. L’image quitta le mur de la chambre et sortit. Païkan la dirigea en tournant la plaque mobile, et l’installa dans le feuillage du palmier de soie. Il s’assit dans l’herbe, le dos à la rampe, Eléa serrée contre lui. La brise d’ouest, à peine fraîche, tournait autour de la Tour et venait baigner leur visage. Les feuilles de soie frissonnaient et flottaient dans le vent léger. L’image était lumineuse et stable dans ses trois dimensions et dans ses couleurs, l’annonceur aux cheveux rouges parlait avec gravité, mais on n’entendait pas un seul des mots qu’il prononçait.
Un cube noir naquit au fond de l’image, envahit tout le faisceau récepteur, et effaça l’annonceur. Le visage nerveux d’un homme, très jeune, apparut dans le cube. Ses yeux marrons brûlaient de passion, ses cheveux plats, presque noirs, ne tombaient pas plus bas que ses oreilles.
— Un étudiant ! dit Eléa[8].
Il parlait avec véhémence.
— ... la Paix ! Gardez-nous la Paix ! Rien ne justifie la guerre ! Jamais ! Mais jamais elle ne serait plus atroce et plus absurde qu’aujourd’hui, au moment où les hommes sont sur le point de gagner la bataille contre la mort ! Allons-nous nous massacrer pour les prés fleuris de la Lune ? Pour les troupeaux de Mars et leurs bergers noirs ? Absurde ! Absurde ! Il y a d’autres chemins vers les étoiles ! Laissez les Enisors grignoter l’espace ! Ils ne mangeront pas tout ! Laissez-les se battre contre l’infini ! Nous menons ici une bataille bien plus importante ! Pourquoi le Conseil Directeur vous laisse-t-il dans l’ignorance des travaux de Coban ? Je vous le dis, au nom de ceux qui depuis des années travaillent à ses côtés : il a gagné ! C’est fait ! Dans le laboratoire 17 de l’Université, sous la cloche 42, une mouche vit depuis 545 jours ! Son temps normal de vie est de quarante jours ! Elle vit, elle est jeune, elle est superbe ! Il y a un an et demi, elle a bu la première goutte expérimentale du sérum universel de Coban ! Laissez travailler Coban !
Son sérum est au point ! Les machines vont bientôt pouvoir le fabriquer. Vous ne vieillirez plus ! La mort sera infiniment lointaine ! Sauf si on vous tue ! Sauf s’il y a la guerre ! Exigez du Conseil Directeur qu’il refuse la guerre ! Qu’il déclare la Paix à Enisoraï ! Qu’il laisse travailler Coban ! Qu’il...
En un clin d’œil, son image se réduisit à la taille d’une noisette, et disparut. L’homme aux cheveux rouges fut d’abord à sa place un fantôme transparent, puis une image solide.
— ... excuser cette émission pirate... Le cube noir l’absorba d’un bloc, révélant de nouveau le garçon véhément.
— ... bombés en orbite lointaine, mais ils ont inventé pire ! Le Conseil Directeur peut-il nous dire quelle arme monstrueuse occupe l’emplacement de Gonda 1 ? Les Enisors sont des hommes comme nous ! Que restera-t-il de nos espoirs et de nos vies, si cette...
Le cube redevint noir, s’aplatit en deux dimensions et le buste de l’annonceur reprit sa place.
— ... président du Conseil Directeur vous parle.
Le président Lokan apparut. Son visage maigre était grave et triste. Ses cheveux blancs tombaient jusqu’à ses épaules dont la gauche était nue. Sa bouche fine, ses yeux d’un bleu très clair firent un effort pour sourire tandis qu’il prononçait des paroles rassurantes. Oui, il y avait eu des incidents sur la zone internationale de la Lune, oui, les dispositifs de défense du Continent avaient détruit un satellite suspect, oui, le Conseil Directeur avait dû prendre des mesures, mais rien de tout cela n’était vraiment grave. Personne ne tenait plus à la paix que les hommes qui avaient pour tâche de diriger les destinées de Gondawa. Tout serait fait pour la préserver.
« Coban est mon ami, presque mon fils. Je suis au courant de ses travaux. Le Conseil attend le résultat de ses expériences sur l’homme pour ordonner, si elles sont positives, la constitution de la machine qui fabriquera le sérum universel. C’est une immense espérance, mais elle ne doit pas nous détourner de notre vigilance. Quant à ce qui occupe l’emplacement de Gonda 1, Enisoraï le sait, et je vous dirai seulement ceci : c’est une arme si terrifiante, que son existence seule doit nous garantir la paix.
Païkan posa la main sur la plaque de commande, et l’image s’éteignit. Le jour se levait. Un oiseau qui ressemblait à un merle, mais dont le plumage était bleu et la queue frisée, se mit à siffler du haut de l’arbre de soie. De tous les arbres de la terrasse et de ses buissons de fleurs, des oiseaux de toutes les couleurs lui répondirent. Pour eux, il n’y avait pas d’angoisse, ni dans le jour, ni dans la nuit. Il n’y avait pas de chasseurs en Gondawa.